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Étape V

Entre tradition et modernité

Nous sommes ici devant la synagogue la plus célèbre du Pletzl — et sans doute l’une des plus célèbres au monde.
Elle est inaugurée en 1914 pour l’Agoudas Hakehilos (« Union des communautés »), créée par plusieurs associations de Juifs orthodoxes originaires principalement de Russie et de Pologne.
À cette époque, le Pletzl connaît une immigration massive venue d’Europe orientale. Le quartier compte déjà de nombreux petits oratoires installés dans des appartements, des arrière-cours ou des locaux précaires. Les nouveaux arrivants souhaitent désormais un véritable édifice religieux capable d’incarner durablement leur présence dans le quartier.
Lors de la pose de la première pierre en 1913, le président de l’association, Joseph Landau, déclare : « Nous n’aurons plus besoin de nous abriter dans des locaux privés ou provisoires où nos enfants refusent de nous accompagner ; ce qui les éloigne de notre sainte religion. Nous aurons une grande synagogue, construite avec tout le confort moderne. »
Cette phrase résume parfaitement les aspirations des Juifs immigrés ashkénazes du quartier : sortir de la précarité, s’installer durablement et transmettre le judaïsme aux jeunes générations, tout en entrant dans la modernité.
Pour construire cette synagogue, la communauté fait appel à Hector Guimard, le célèbre architecte des entrées du métro parisien. Il s’agit du seul édifice cultuel de toute sa carrière.
Le projet est également lié à son épouse, Adeline Oppenheim-Guimard, issue d’une famille juive de banquiers originaires de Francfort.
La synagogue est construite extrêmement rapidement grâce à des techniques modernes utilisant le béton armé. Le permis est délivré en mai 1913 et le bâtiment est inauguré en juin 1914.
Regardez la façade. Sur une parcelle de seulement onze mètres de large, Guimard réalise un véritable tour de force : verticales très élancées, courbes et contre-courbes, impression de mouvement permanent, façade presque organique.
La partie centrale forme un bow-window concave caractéristique de son style. Pourtant, malgré son audace architecturale, la synagogue reste discrète : seules les Tables de la Loi permettent véritablement d’identifier sa fonction religieuse.
À l’intérieur, tout est dessiné par Guimard lui-même : bancs, luminaires, poignées, mobilier et décors. La synagogue constitue ainsi une rencontre unique entre l’Art nouveau parisien et le judaïsme ashkénaze d’Europe orientale.


La chanson que vous venez d’entendre possède ici une résonance particulière.
Gershon Sirota, surnommé « le Caruso juif », est alors l’un des plus célèbres chantres du monde juif ashkénaze. Originaire de Pologne et hazan de la grande synagogue de Varsovie, il participe lui-même à l’inauguration officielle de la synagogue le 7 juin 1914.
Sa présence témoigne de l’importance symbolique de ce lieu pour les Juifs ashkénazes immigrés du Pletzl.
Mais cette synagogue raconte aussi la violence du XXᵉ siècle.
Dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941, pendant la période de Yom Kippour, elle est visée par un attentat antisémite organisé par des collaborateurs français liés au mouvement d’Eugène Deloncle. Elle fait partie des sept synagogues parisiennes attaquées cette nuit-là.
La façade est gravement endommagée.
La grande étoile de David visible aujourd’hui n’existait pas avant-guerre : elle est ajoutée après la Shoah comme symbole de renaissance.
Malgré les persécutions, la synagogue demeure aujourd’hui encore un lieu majeur du judaïsme orthodoxe ashkénaze parisien et reste dirigée par la lignée rabbinique des Rottenberg.
Gershon Sirota, quant à lui, meurt dans le ghetto de Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Sa voix est devenue celle d’un monde disparu mais son écho résonne encore aujourd’hui rue Pavée.



 

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