
Étape VII
Des malades imaginaires
Nous voici dans l’actuelle rue Ferdinand-Duval.
Jusqu’en 1900, elle s’appelait officiellement rue des Juifs. Ce nom conservait la mémoire de l’importante communauté juive installée ici au Moyen Âge, bien après son expulsion du royaume de France.
Mais malgré ce changement de nom, nous sommes toujours au cœur du Pletzl.
Au début du XXᵉ siècle, le quartier accueille des milliers de Juifs venus de Pologne, de Russie, de Lituanie ou de Roumanie. On y parle yiddish, on y travaille dans la confection, le textile, le cuir ou la casquette, et une intense vie culturelle se développe.
En 1920, plusieurs cas de peste bubonique apparaissent à Paris et dans sa proche banlieue. Pour éviter la panique, les autorités utilisent une expression technique : « la maladie n°9 ».
Mais très vite, certains responsables politiques transforment cette crise sanitaire en campagne contre les immigrés juifs d’Europe orientale.
Le 2 décembre 1920, au Sénat, plusieurs élus dénoncent les « immigrés yiddishs » et les « indésirables venus d’Orient ». Le sénateur monarchiste Adrien Gaudin de Villaine, proche de l’Action française, accuse notamment les Juifs étrangers de propager les maladies et de menacer la société française.
D’autres réclament que l’on chasse les « indésirables » et présentent les Juifs d’Europe orientale comme un groupe étranger, inassimilable et dangereux.
Dans cette ancienne rue des Juifs réapparaît alors un vieux préjugé antisémite : les Juifs sont responsables des maladies.
La même année paraît en français un ouvrage appelé à connaître une immense diffusion : Les Protocoles des Sages de Sion. Ce faux document fabriqué par la police politique tsariste prétend révéler un complot juif mondial. Il nourrit durablement les fantasmes antisémites dans toute l’Europe.
Pourtant, les scientifiques démontrent rapidement que l’épidémie provient vraisemblablement de rats infectés transportés par un navire charbonnier.
La presse juive répond alors avec humour :
« Le microbe de l’antisémitisme ne pardonne pas. »
Et c’est ici que notre promenade rejoint la chanson.
En 1932, toute la France fredonne :
« Je n’suis pas bien portant… »
Cette chanson humoristique est écrite par Géo Koger (Georges Konyn), auteur juif né à Paris, qui deviendra l’un des grands paroliers de la chanson française.
Le contraste est saisissant : quelques années après avoir accusé les Juifs « d’apporter les maladies », un auteur juif signe l’un des plus grands succès populaires de l’entre-deux-guerres en tournant en dérision l’obsession de la maladie. Quelle meilleure réponse que l’humour pour répondre à la haine ?

Première édition de Grasset en 1921