
Étape X
Au revoir les enfants
À première vue, la chanson paraît douce et légère. Pourtant, ici, elle prend une résonance profondément bouleversante.
Le prénom « Simon » évoque immédiatement les petits garçons du Pletzl d'avant-guerre : les enfants des tailleurs, les fils d'ouvriers du textile, les élèves des écoles du quartier, ceux qui parlaient yiddish à la maison et français à l'école.
Cette chanson permet d'incarner l'enfance juive du Marais avant sa destruction.
Mais surtout, Hugues Aufray a raconté à plusieurs reprises que cette chanson lui a été inspirée par un jeune homme juif allemand que sa mère avait caché pendant l'Occupation.
Selon son témoignage, sa mère avait recueilli et protégé un jeune homme juif allemand qui finit par être arrêté par un SS, un évènement tragique qui marqua profondément le jeune Hugues Aufray.
Pour lui, Petit Simon est une manière d'évoquer non seulement ce jeune homme, mais tous les enfants victimes de la Shoah.
Vous vous trouvez devant l'ancienne école des Hospitalières-Saint-Gervais.
Ouverte en 1819, elle est l'une des premières écoles parisiennes fréquentées massivement par des enfants juifs après l'émancipation accordée par la Révolution française.
Pour les familles immigrées ashkénazes, l'école républicaine représente alors énormément : l'apprentissage du français, l'intégration, l'espoir d'une ascension sociale, mais aussi une promesse de protection dans une France perçue comme la patrie des droits de l'homme.
Avant-guerre, la majorité des élèves du quartier sont juifs. Leurs parents viennent de Pologne, de Russie, de Lituanie ou de Roumanie. Beaucoup travaillent dans la confection, le shmates en yiddish.
L'école devient alors l'un des cœurs du Pletzl.
Mais cette promesse d'intégration est brutalement détruite pendant l'Occupation.
En 1937, Joseph Migneret devient directeur de l'établissement. Humaniste profondément attaché à ses élèves, il voit progressivement les enfants disparaître après les lois antisémites de Vichy puis les grandes rafles.
À partir de l'été 1942, la catastrophe devient visible.
Des enfants sont arrêtés chez eux, dans la rue, parfois même sur le chemin de l'école.
Après la rafle du Vel d'Hiv des 16 et 17 juillet 1942, les déportations d'enfants deviennent massives.
Un fait historique essentiel doit être rappelé : la déportation des enfants est demandée par les autorités françaises elles-mêmes, notamment Pierre Laval qui prétend vouloir éviter la séparation des familles. En réalité, les autorités savent parfaitement que les déportés sont envoyés vers la mort.
À la rentrée scolaire de 1942, seuls quatre élèves sont encore présents dans l'école. Quatre. Joseph Migneret entre alors en résistance : il cache des enfants, il fournit de faux papiers, il aide plusieurs familles juives à survivre.
Grâce à lui, certains élèves échappent à la déportation. Mais malgré cela, des centaines d'enfants du quartier sont déportés et assassinés.
Cette histoire est aujourd'hui incarnée par Milo Adoner.
Ancien élève du quartier, survivant de la Shoah, il consacra une grande partie de sa vie à transmettre la mémoire des enfants déportés du Pletzl.
Il joua également un rôle important dans la création du Parvis des 260 enfants, inauguré en 2018 devant l'école.
Après sa disparition en 2020, l'artiste C215 réalisa son portrait sur ce même parvis.
Ce portrait est particulièrement bouleversant.
Il redonne un visage à ceux que les chiffres rendent parfois abstraits.
On ne voit plus seulement « 260 enfants ». On voit un enfant précis, un élève, un camarade de classe, un survivant devenu passeur de mémoire.
Le nom du parvis situé devant l'établissement rend désormais hommage aux 260 élèves juifs de l'école des Hospitalières-Saint-Gervais, déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains fréquentaient encore ces classes quelques mois avant leur arrestation.
Leurs noms figurent aujourd'hui sur les plaques commémoratives du quartier.
260 enfants.
260 vies interrompues.

Une classe de l’école des Hospitalières-Saint-Gervais en 1934